2020. Une année riche en acquisitions aux musées de Soissons

Malgré le contexte quelque peu morose, l’année 2020 s’est révélée singulièrement bénéfique à l’enrichissement des collections municipales. Ceci s’explique par la veille attentive du marché de l’art effectuée par la conservation des musées et par de généreuses donations de diverses provenances.
Dans cette brève note, nous proposons d’en dresser le bilan illustré.

ACHATS

Lucien Paul Pouzargues (ou Pouzaygues) (Courbevoie, 1878 – 1957)

Les tranchées : les hommes du capitaine Bettoli, Rivecourt 1917 

Signé, dédicacé et daté, en bas à droite : « Les hommes du cher capitaine BETTOLI au travail. Rivecourt, 1917. Bien affectueusement, L. Pouzargues » 

Huile sur toile, H. 61 ; L. 103 cm 

L’œuvre au sein des collections municipales soissonnaises 

Cette brillante représentation de la réalité des tranchées de la Première Guerre mondiale trouve naturellement sa place au sein des collections des musées de Soissons. Ces derniers, outre la riche programmation d’événements en lien avec la Grande Guerre, possèdent en effet un abondant corpus photographique, graphique et pictural sur ce thème / cette période. Cependant, si l’essentiel de ce corpus a trait à l’iconographie des destructions, il n’est pour l’heure pas possible de restituer au travers de ces mêmes médiums la brutalité des combats et la spécificité de cette guerre des tranchées qui a pourtant façonné le paysage de la ville et de ses environs. Ce thème trouve ainsi un support de grande qualité et d’un grand intérêt patrimonial par l’intermédiaire de cette composition exemplaire.  

Jean Louis Joseph Hoyer (Lausanne, 1762 – Soissons, 1829)

Portrait d’homme et Portrait de femme

Le portrait d'homme porte une signature en bas à droite : « Hoyer / pinxit » Inscription au dos sur le châssis. Restaurations anciennes  

Huile sur toile (ovale), H. 53.8 ; L. 46 cm / H. 53.8 ; L. 45,5 cm 

Les deux portraits dans les collections du musée d’art et d’histoire Saint-Léger 

De nombreux facteurs concourent donc à faire des deux portraits proposés en vente publique d’importants maillons dans la reconstruction de l’histoire de ce genre à Soissons durant le dernier quart du dix-huitième siècle.  

Dans le cadre du projet scientifique et culturel des musées de Soissons en cours de rédaction, nous envisageons d’ailleurs d’accorder une attention toute nouvelle à la société savante et à l’épanouissement des arts et des lettres à Soissons et au sein de son territoire – une tâche qui devrait s’avérer complexe, compte-tenu de la disparition de nombres d’archives, de documents figuratifs ou d’œuvres en lien avec ce thème. La place que prendrait la genèse des collections municipales, de l’idée d’un musée et de l’enseignement de l’Ecole gratuite de dessin dans cette évocation serait importante. Quant à la figure de Hoyer, que l’emphase d’un discours prononcé en 1796 à l’occasion de l’inauguration de l’Ecole centrale de l’Aisne célèbre comme l’héritier du « Guide » (discours du citoyen Siloy, 4 vendemiaire an V), sa contribution à la création d’une école de peinture locale essentiellement orientée vers l’étude d’après le motif et la peinture « en plein air » (à sa suite, les peintres et dessinateurs Betbéder et Barraquin s’illustrèrent dans ce registre) déterminera sa place dans le parcours des collections. 

L’acquisition de ces deux œuvres inédites permet de compléter le fonds Hoyer (constitué de plus de 25 œuvres) de deux exemples significatifs de sa production. Le musée Saint-Léger possède à ce titre une toile tout à fait comparable, bien que légèrement postérieure, si l’on en croît une inscription au revers du châssis mentionnant la date de 1805 : exécuté dans un format ovale, de dimensions identiques (H. 54 ; L. 46 cm), le Portrait de Duprez présente un homme vêtu d’un même jabot mais sans perruque (on notera la similitude de dessin des deux jabots) dépeint sous un angle tout à fait comparable ; sa facture laisse par ailleurs entrevoir une exécution à la fois lâche et sûre, animée par d’habiles rehauts, vifs et énergiques que les repeints et restaurations anciennes (voir photos en annexe) n’altèrent pas.  

Madeleine Carpentier (Paris, 1865 – id., 1949)

Etude pour le « Temple, lieu d’asile et de protection » (recto) / Paysage à la rivière (verso) 

Signé en bas à gauche (verso) : « Madeleine Carpentier » 

Huile sur panneau, H. 22 ; L. 14 cm 

L’esquisse dans les collections municipales de Soissons 

L’entrée de ce petit panneau peint sur les deux côtés (une spécificité dont il faudra prendre compte pour sa conservation) permet non seulement d’accompagner une réflexion déjà engagée autour d’une œuvre importante des collections municipales mais aussi d’offrir au public un témoignage éloquent du processus créatif d’un artiste. Ce dernier point, un sujet emblématique auquel un traitement particulier sera accordé dans la future muséographie du musée d’art et d’histoire Saint-Léger, nous paraît d’ailleurs justifier le projet d’acquisition, indépendamment de l’intérêt purement patrimonial de cette esquisse pour les collections publiques.  

Madeleine Carpentier est une artiste rare dans les collections publiques françaises (et au demeurant internationales) – on notera toutefois la présence du Portrait de Marie-Paule Carpentier (inv. 2162) et du monumental Résignés (dépôt de l’Etat ; inv. 2978) au musée d’art de Nantes. Il nous semble de ce fait très important de contribuer, par cette acquisition, à sa connaissance, à son rayonnement et à sa présence aux côtés des protagonistes – hommes et femmes – de la scène artistique parisienne du début du XXe siècle, par ailleurs peu représentés dans les collections soissonnaises

Maxime Laurendeau (Soissons, 1803 – Soissons, 1882)

Autoportrait 

Au revers, sur la partie basse du châssis, une ancienne étiquette à la plume : « Portrait de Monsieur Lorendeau, Professeur de dessin à Soisson, peint par lui – même » 

D'après une ancienne étiquette apposée au revers, avec un numéro à la plume : « Société des Amis des Arts de Soissons » 

Huile sur papier contrecollé sur carton, H. 20.5 ; L. 16 cm

aurendeau dans les collections du musée d’art et d’histoire Saint-Léger 

Cet Autoportrait de Maxime Laurendeau trouve naturellement sa place dans les collections des musées de Soissons – qui ont vocation à accueillir les œuvres des protagonistes connus de la scène artistique soissonnaise – mais aussi dans une future muséographie puisque le projet scientifique et culturel en cours d’écriture prévoit de contribuer à la connaissance de l’histoire de l’Académie de Soissons, ancêtre de la Société historique, et de l’Ecole gratuite de dessin. Ces deux institutions accompagnèrent l’émergence d’une conscience locale du patrimoine – les destructions de monuments phares tels que les abbayes Saint-Jean-des-Vignes et Notre-Dame sont orchestrées tout au long du XIXe siècle – et plus encore la création d’un musée au tournant des années 1850. 

Léopold Baraquin (Hautefontaine, 1813 – Pierrefonds, 1892)

Vue de Pierrefonds (avant 1863) 

Signé en bas au centre : « L. Baraquin » 

Aquarelle, rehauts de blanc, sur papier (insolé et collé en plein) 

H. 195 ; L. 290 mm

Une nouvelle vue de Pierrefonds dans les collections municipales soissonnaises 

L’entrée de cette Vue de Pierrefonds vient non seulement contredire l’idée selon laquelle Baraquin est un artiste inattentif aux évolutions modernes et rétif « au réalisme objectif » (Corvisier, dans Brouard 2018, p. 18) mais elle éclaire de fait un aspect de sa démarche artistique.  

L’œuvre a fait l’objet d’une restauration (novembre 2020). Le dessin se présentait en effet dans des conditions de conservation plutôt sommaires : collé en plein sur un support en carton, à l’instar de nombreuses feuilles de l’artiste présentes dans les collections municipales avant leur restauration, le dessin était piqué et insolé. Son encadrement actuel – non originel – a dû être abandonné (infesté) et le dessin sera remonté dans un passe-partout neutre.  

L’entrée de cette nouvelle vue aquarellée du château de Pierrefonds vient enrichir un corpus significatif de tableaux, d’estampes et de dessins sur le même thème, exécutés par les principaux protagonistes du « plein-air ». Les collections municipales possèdent d’ailleurs un ensemble très représentatif de vues panoramiques ou de monuments isolés caractéristiques du courant romantique ou en lien avec l’entreprise de Taylor et Nodier (Voyages pittoresques et romantiques).

François-Alexandre Pernot (Wassy, 1793 ; id., 1865)

Ruines de Saint-Jean-des-Vignes à Soissons 

Signé en bas à gauche : « F. A. Pernot » 

Inscription en bas, centre : « Ruines de Saint-Jean-des-Vignes à Soissons » 

Mine de plomb sur papier, H. 230 x L. 150 mm 

François-Alexandre Pernot dans les collections municipales soissonnaises 

L’entrée dans les collections publiques de cette belle feuille, dessinée avec la maîtrise qui le caractérise par François-Alexandre Pernot sans doute autour des années 1840-1850, vient enrichir le fonds actuel de vues de Saint-Jean-des-Vignes d’une œuvre inédite et fort plaisante. Plus encore, l’arrivée de cette étude permet de compléter ce corpus d’une vue singulière et vraisemblablement moins fidèle à la réalité du site qu’à la tradition pittoresque. Par son iconographie, le dessin de Pernot trahit en effet une certaine licence par rapport à la pratique du paysage topographique tel qu’il s’enseignait au tournant des années 1840-1850. Si l’on en juge par la place des différentes composantes de cette vue de Saint-Jean-des-Vignes, l’auteur dût probablement composer son œuvre de mémoire ; à moins qu’il n’y introduisit des éléments par pur désir d’équilibrer l’ensemble. L’abbaye était encore au milieu du 19e siècle ceinturée par les murs du 17e siècle, lesquels longeaient le flanc nord de l’église abbatiale. Le dessin semble vouloir restituer cette réalité en introduisant des éléments de murailles d’enceinte et une tour d’angle : ceux-ci ne possèdent néanmoins pas la même physionomie que les éléments encore en place sur le site ; si une tour d’angle existe bien aux abords de l’ancien chevet de l’église, elle ne présente pas la même architecture. Autre détail intrigant : aucune documentation visuelle ne fait état de la présence d’une bâtisse accolée à la façade de l’église – ce que Pernot suggère pourtant. 

Quoi qu’il en soit – ou plutôt au regard de ces particularités – le dessin de Pernot trouverait parfaitement sa place dans les collections municipales et enrichirait le beau corpus de vues panoramiques ou de monuments isolés caractéristiques du courant romantique ou en lien avec l’entreprise de Taylor et Nodier (Voyages pittoresques et romantiques).  

DONS

Hippolyte Berteaux (Saint-Quentin, 1843 – Paris, 1926)

La Ronde 

Signé « HIPPOLYTE BERTEAUX » et daté « 1920 » 

Huile sur toile, encadré, H. 170 ; L. 128 cm (avec cadre) 

Signée et datée, la grande toile d’Hippolyte Berteaux offre au regard un séduisant thiase enjoué et déluré, regroupé, comme pour en célébrer les vertus, autour d’un grand chaudron pourvu d’anses et posé sur des charbons ardents. La scène se déroule dans un contexte champêtre, à l’orée d’une forêt de pins et dans un contexte méditerranéen que la douce lumière d’une fin de journée et les essences arboricoles corroborent sans ambiguïté. L’ensemble est exécuté avec une réelle maîtrise technique : les corps déliés, les drapés gonflés par le souffle du vent et la force de la danse, les jeux d’ombres colorées ou la délicatesse des formes vaporeuses sont tous enlevés et parfaitement dessinés. Quant à la palette, dominée par des gammes claires et des tons pastel, nous serions enclins à penser qu’elle fut choisie pour tempérer la violence intrinsèque aux récits bachiques ; le contexte d’exposition de l’œuvre dut vraisemblablement jouer sur ces partis pris. Nous pourrions ainsi dire que la bacchanale composée par Berteaux au lendemain de la Grande Guerre et pour accompagner la renaissance d’un établissement de renom est apaisée et divertissante plutôt qu’effrayante et érotique. En ce sens, il ne fait aucun doute que cette toile répond à des contingences différentes de celles qui préludaient à la réalisation de ses deux premiers opus du genre.  

L’œuvre se présente dans un assez bon état de conservation et, malgré un petit enfoncement récent et d’ostensibles repeints dans la partie claire du ciel, ne devrait pas nécessiter de restauration fondamentale. Toutefois, l’examen de son revers a permis d’identifier quelques moisissures, que nous pourrions attribuer au contexte actuel de conservation, ainsi qu’un étrange châssis à l’entretoise décentrée, tandis que de larges replis de la toile d’origine (il ne nous a pas semblé que la toile soit doublée) permettent d’envisager une nouvelle mise en tension. 

Par son thème et sa provenance, il ne fait aucun doute que cette grande toile trouvera sa place au sein des collections municipales. Signalons à ce titre la présence d’une intéressante scène bachique (Jacques-Antoine Vallin, Bacchantes et Amours dans un paysage, fin 18e siècle, inv. d. MNR 142 ; voir ci-contre) ainsi qu’un curieux Repas bachique peint dans l’entourage de Niccolò Frangipane (fin 16e siècle, inv. 93.7.2704 bis). Emblématiques de la période de la Reconstruction et de l’effervescence artistique qui caractérisa l’un des établissements phares de la cité du Vase, les décors de l’ancien Hôtel de la Croix d’Or, peints par Lucien Jonas en 1928-1929, en partie conservés au sein des musées de Soissons (voir ci-dessous La Musique et la Danse, huile sur toile, H. 360 x L. 870 cm, inv. 2018.5.1), ne seront quant à eux plus les seuls témoins de ce glorieux passé. Nous accueillons par conséquent avec grand enthousiasme le don de La Ronde d’Hippolyte Berteaux au sein des collections municipales et remercions les généreux donateurs pour ce geste exemplaire.

Informations annexes au site