PATRIMOINE, HISTOIRE, SAINT-WAAST SAINT-MÉDARD

Saint-Médard : enquête sur un grand pôle monastique de l'Europe médiévale

Dans le cadre de ses activités l'association Abbaye Royale Saint Médard de Soissons porte devant l'Europe un projet de type Innovative Training Network (ITN). La thématique choisie concerne l’étude de Saint-Médard de Soissons en tant que grand pôle monastique de l’Europe médiévale.

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Préambule

L'abbaye Saint-Médard de Soissons doit sa notoriété à sa fondation lors des premiers temps de la dynastie mérovingienne. Car c'est le propre fils de Clovis, Clotaire Ier (511-561), qui décide d'édifier une basilique sur la tombe du saint évêque de Noyon (mort vers 560) dans les faubourgs de sa capitale, cette vieille cité gallo-romaine de Soissons prise de force au général Syagrius par son père en 486. En se faisant enterrer auprès de la dépouille de Médard, il inscrit son projet funéraire dans la continuité des mausolées construits à Paris, l'autre capitale mérovingienne, par Clovis et Clotilde sur la tombe de sainte Geneviève (morte en 502), et par le roi Childebert Ier (511-558), frère de Clotaire, autour des reliques de la Croix et de saint Vincent, dans la future abbaye Saint-Germain-des-Prés. Devenue l'une des basiliques majeures du regnum Francorum, à l'instar de Saint-Martin de Tours, de Saint-Denis ou de Saint-Germain d'Auxerre, et située au point d'équilibre des royaumes d'Austrasie et de Neustrie, Saint-Médard de Soissons reste jusqu'à la fin de l'époque carolingienne une étape obligée des itinéraires des souverains, de leur cour et de l'aristocratie. La présence régulière des plus hautes autorités politiques et administratives a progressivement construit la crédibilité du lieu qui est à la fois monastère et palais, c'est-à-dire un centre de spiritualité et de culture, mais aussi un enjeu de pouvoir.

En fondant son rayonnement religieux sur l'aura de Médard, patronus regis, protecteur particulier des rois mérovingiens et carolingiens, la basilique devenue monastère et soumise à une règle de vie commune par la réforme de sainte Bathilde (après 657) a attiré les pèlerins et leurs libéralités, aussi bien que le patronage de puissants laïcs et ecclésiastiques. Afin de maintenir un haut niveau d'attractivité du sanctuaire, les abbés de l'époque carolingienne ont ensuite doté leur église d'un arsenal impressionnant de reliques venues de Rome (saint Sébastien, saint Pierre, saint Marcellin ou saint Tiburce) ou même d'Espagne (sainte Léocadie). Les moines ont pu alors accumuler un patrimoine foncier et mobilier, des droits seigneuriaux et une influence socio-économique qui leur ont permis d'entretenir leur communauté, d'édifier des églises et des bâtiments d'envergure, de rendre tous les services attendus d'un monastère (assistance des pauvres, hôtellerie). S'étendant du Maine aux Ardennes, l'aire de ce riche patrimoine a fluctué en fonction des soutiens des souverains et des crises politiques, mais Saint-Médard a su préserver une intense présence territoriale tout le long de la rivière d'Aisne, entre Reims et Compiègne.

Implantés sur la rive droite de l'Aisne qui les sépare de la cité épiscopale, l'abbaye et le bourg qu'elle a suscité autour d'elle se sont développés sur le modèle de nombreux bourgs monastiques des villes de l'Europe médiévale. Au-delà de l'enclos monastique fortifié, constitué de l'abbatiale et de sa crypte, de bâtiments conventuels et d'églises circumvoisines (Sainte-Sophie, Sainte-Trinité), un quartier s'est développé face à la ville de Soissons, avec ses églises, sa logique urbanistique, son économie et ses élites militaire, artisanale et commerciale. À la suite de la vente de l'abbaye comme Bien national en 1791, la plupart des bâtiments sont détruits par les nouveaux propriétaires à la recherche de profits rapides par la revente des matériaux de construction et le parcellaire est profondément remodelé. Situé en dehors du cœur de la ville de Soissons, le site a été globalement préservé de toute reconstruction d'ampleur, comme fossilisé et donc aisément accessible à de futures fouilles archéologiques.

Objectifs du projet

Actuellement deux questions principales se posent pour interpréter efficacement le rôle de ce monastère dans la vie religieuse et culturelle de l'Europe médiévale. D'une part, la disparition de l'abbatiale et des bâtiments conjoints ne permet pas de reconstituer aisément les différentes phases de construction, d'agrandissement et de transformation du monastère, de valider ou non les temps forts suggérés par les sources textuelles (annales, chroniques, vies de saints, récits de translation de reliques, diplômes royaux et impériaux), de retrouver les modalités de circulation et d'usage des églises ou des bâtiments au sein de l'enclos monastique, et au-delà, pour les moines, les visiteurs et les pèlerins. D'autre part, l'extrême dispersion des archives et des manuscrits de Saint-Médard de Soissons, voire leur destruction partielle attribuée au sac de Soissons par les protestants en 1567 et à la Révolution française (à dater et documenter précisément), est un frein à une bonne compréhension du fonctionnement interne de la communauté monastique et de son système de relations avec le monde extérieur.

L'objectif est donc double. Il faut reprendre d'un œil neuf l'ensemble des résultats de fouilles archéologiques menées sur le site, préparer de nouvelles interventions mieux ciblées en termes de localisation et d'étude du matériel relevé, recenser, décrypter et ordonner toutes les sources documentaires faisant référence aux constructions et à leurs remaniements, depuis le haut Moyen Âge jusqu'à la veille de la Révolution. L'un des nombreux enjeux sera ainsi de répondre aux interrogations sur la datation de la crypte encore conservée in situ, qui varie selon les spécialistes européens du sujet entre IXe et XIe, voire XIIe siècle ; un autre sera de recenser les divers usages architecturaux et symboliques des spolia, ces restes de monuments antiques utilisés en réemploi à Saint-Médard ; un dernier enfin sera d'être capable de définir les influences et les modèles, français ou européens, qui ont conduit les décideurs et les architectes à prendre tel ou tel parti architectural, à choisir tel ou tel matériau, à remodeler les circulations et les ouvertures.

Parallèlement, il s'agit de procéder à l'inventaire et l'analyse des archives propres de l'abbaye, des vestiges de son ancienne bibliothèque, des textes hagiographiques mettant en valeur saint Médard et les autres reliques abritées par le monastère, ainsi qu'au relevé des mentions de Saint-Médard à l'échelle européenne afin de reconstituer l'ensemble des réseaux, religieux, culturel, politique, familial, économique, auxquels il appartenait. Par exemple, la création du monastère et de sa communauté de moines a d'abord pour objectif de célébrer le saint qui y est enterré. La remise en perspective de ce culte à l'échelle européenne est primordiale pour savoir comment se met en place un itinéraire de pèlerinage vers Saint-Médard de Soissons, quelle littérature hagiographique sert cet objectif et quel en est le retentissement, quelles confraternités réussissent à mettre en place les moines pour participer à un réseau de prières qui les dépasse et quel fonctionnement interne a nécessité ce culte, élargi ensuite à d'autres saints. Il sera tout aussi essentiel de retrouver, au-delà du soutien des dynasties mérovingienne et carolingienne, les réseaux familiaux qui participent à la dotation du monastère, fournissent abbés et moines, sont célébrés dans les obituaires et les annales, ou d'étudier le réseau d'hommes et de savoirs qui ont permis l'essor d'une production de manuscrits attestée depuis la fin du VIIe siècle et qui ont favorisé leur circulation au sein du monde monastique.

Sources et méthodologie de la recherche

La restitution des différentes phases de (re-)construction des bâtiments de l'enclos monastique et la compréhension de ses liens fonctionnels avec le bourg limitrophe supposent de conduire plusieurs types d'investigation. Pour disposer d'une vision claire des espaces concernés, il faut d'abord reprendre l'ensemble des plans existants sur l'abbaye et le quartier Saint-Médard et les exploiter dans un S.I.G. approprié. Le relevé numérique des vestiges de l'abbatiale et de sa crypte pourra servir également de base à la reconstitution des différentes phases de travaux suggérées par les résultats des fouilles menées de 1980 à 2019. Des analyses approfondies des matériaux de construction seront menées pour tenter d'affiner la chronologie de chacun des bâtiments encore en place. Par ailleurs, le dépouillement des contrats notariés de travaux de reconstruction ou de restauration de l'abbaye à partir de la fin du XVIe siècle nourrira l'histoire des matériaux (bois, chaux, pierre) mis en œuvre à l'époque moderne. Confrontés aux sources révolutionnaires liées à la vente des Biens nationaux, ces contrats permettront d'identifier les zones de travaux postérieurs au Moyen Âge et d'établir la nature des perturbations ayant affecté les constructions les plus anciennes. L'étude des archives laissées par les Mauristes, dont la réforme a touché Saint-Médard de Soissons après 1636, sera elle aussi indispensable pour intégrer les informations qu'ils ont réunies (descriptions de l'abbaye, relations de découvertes archéologiques ou de fouilles volontaires) à ce projet d'histoire globale des bâtiments monastiques. Les mémoires et travaux de dom Vrayet (mort en 1675), de dom Germain (mort en 1694) et de dom Grenier (mort en 1789), conservés dans le fonds Picardie de la Bibliothèque nationale de France, devront être analysés et critiqués.

Sur le plan historique, voici quelques-uns des axes de recherche qui seront lancés. Il s'agit d'abord d'établir la généalogie des sources textuelles du haut Moyen Âge concernant le monastère et de fournir un commentaire approfondi des textes liturgiques, historiques ou hagiographiques issus de Saint-Médard de Soissons (pensons aux œuvres du moine Odilon au début du Xe siècle), assortie si besoin d'une édition/traduction des sources les moins connues. La recomposition des différents réseaux dans lesquels s'insère Saint-Médard à l'échelle européenne nécessite les études suivantes : recension/identification à nouveaux frais des abbés connus depuis le VIIe siècle et des personnages en lien avec le monastère jusqu'au début du XIIe siècle (bienfaiteurs, donateurs, bénéficiaires de sépulture, etc.) ; contextualisation large des manuscrits produits par le monastère pour sa vie liturgique ou sa défense, reconstitution de leur circulation pour révéler les réseaux culturels à l'œuvre ; étude des modalités d'accumulation de ses ressources financières et vivrières, à mettre en regard des réseaux économiques plus larges qui se mettent en place au haut Moyen Âge en Europe (pensons aux abbayes du nord de la France et de Belgique qui viennent s'approvisionner en vin du Soissonnais et obtiennent des " comptoirs " à l'époque carolingienne pour le moins) et en réévaluant les besoins qui ont présidé à la répartition de ses possessions à un échelon supra-régional (Maine, Ardennes, etc.).

Un projet innovant : de la mémoire à l'histoire

Célèbre dans l'historiographie franco-allemande pour ses cryptes et le souvenir de la nécropole royale qu'elle fut, l'abbaye Saint-Médard de Soissons a été étudiée jusque-là de manière partielle et statique. Au fur et à mesure des fouilles de sauvetage liées à l'aménagement du site depuis les années 1980, le besoin s'est d'abord fait sentir de documenter les transformations de cet espace sur le temps long. La réunion d'un grand nombre de plans inédits a notamment montré tout l'intérêt du dépouillement des archives notariales et des dossiers des Mauristes. Puis le débat qui a été lancé sur la datation des cryptes (IXe ou XIe siècle ?) a redonné de l'intérêt aux sources textuelles les plus anciennes, afin de savoir quels enjeux politiques et religieux avaient pu déclencher cette construction et favoriser ses réaménagements postérieurs. Afin d'éclaircir ce dossier complexe, en l'absence de fouilles approfondies, la recherche de points de comparaison français et européen s'est imposée à la faveur du regain des travaux sur les cryptes médiévales dans toute la chrétienté occidentale.

C'est cette optique large et comparative qui a présidé au choix de la thématique du projet : étudier comment un grand pôle monastique, né avec l'éclosion d'un nouveau pouvoir politique succédant à l'empire de Rome, s'est développé en interactions constantes avec son milieu proche et lointain. Il s'agit en quelque sorte de dépasser la mémoire du lieu, incarnant malgré lui une histoire de France fière de ses origines franques, pour reconstruire l'histoire d'une société complexe où les hommes de savoir et les élites politiques circulent beaucoup, où les modèles et les influences réciproques jouent un rôle plus grand qu'il n'y paraît, où les idées et la symbolique s'incarnent aussi très concrètement dans des projets architecturaux d'envergure. Réévaluer Saint-Médard de Soissons à l'aune des autres sanctuaires dynastiques européens, à la lumière des connaissances les plus récentes sur la mobilité des élites du haut Moyen Âge ou la naissance des structures urbaines d'Europe occidentale, en fonction des réseaux culturel et économique qui se mettent en place durant le premier Moyen Âge, tel est l'objectif de cette recherche pluridisciplinaire. Archéologues, experts des matériaux tels que les mortiers ou les pierres antiques, spécialistes d'architecture médiévale ou du fonctionnement de structures monastiques, philologues et historiens des sociétés du haut Moyen Âge sont réunis pour conduire un projet qui veut sortir des clichés d'un Moyen Âge fermé sur lui-même, en redonnant toute leur place aux hommes et à leurs réseaux comme acteurs du changement.

 

source Association Abbaye Royale Saint Médard Soissons